« La vérité sur Sancho Panza.
Grâce à une foule d'histoires de brigands et de romans de chevalerie lus pendant les nuits et les veillées, Sancho Panza, qui ne s'en est d'ailleurs jamais vanté, parvint si bien au cours des années à distraire de lui son démon - auquel il donna plus tard le nom de Don Quichotte - que celui-ci commit sans retenue les actes les plus fous, actes qui, faute d'un objet déterminé à l'avance qui aurait dû précisément être Sancho Panza, ne causaient toutefois de tort à personne. Mû peut-être par un certain sentiment de responsabilité, Sancho Panza, qui était un homme libre, suivit stoïquement Don Quichotte dans ses équipées, ce qui lui procura jusqu'à la fin un divertissement plein d'utilité et de grandeur. » (Franz Kafka, in œuvres complètes, La Pléiade).
La pièce est comme une équation entre les deux protagonistes. Elle met en lumière la mécanique burlesque du texte et interroge les enjeux dramatiques de ces deux personnages : jeu, identité, double, création…
Comédie ou farce, la folie de Quichotte suscite une réflexion sur le je(u) de la création. Elle a en tout cas quelque chose à voir avec l'enfance, avec la poésie, et donc avec le théâtre.
La geste du Quichotte interroge le principe même de la création, ses tentatives réitérées pour accéder à une vérité. Et l'errance des personnages, à travers le néant de leurs aventures successives qui sont autant d'échecs, ressemble à un sacrifice invariablement décliné, car la création réclame « une perpétuelle résurrection ». Mais c'est aussi l'ouverture sur un abîme, une sorte de descente aux enfers où Quichotte devient le guide de Panza.
La scénographie nourrit cette dimension tragi-comique en invoquant le rêve des romans de chevalerie. La toile de fond, unique élément du décor, ordonne la progression dramatique en une ronde et un jeu d'ombres qui traduisent l'imaginaire et l'errance du quichotte. Elle est un instrument de montage qui établit presque de façon picturale l'atmosphère de cette odyssée immobile.
La toile, c'est l'écran de projection des fantasmes engendrés par la folie de Quichotte. Et la scène devient ce « no man's land qu'il peuple de gens et de choses issus de son imagination ». En isolant ces personnages, le spectateur est au centre de la dialectique du texte, dans un jeu de l'imaginaire et de l'illusion orchestré par l'Ingénieux Chevalier à la Triste Figure.